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Protéger ses équipements de sûreté

Parlons technique · Cybersécurité

Caméras, lecteurs de badges, centrales d’alarme, automates de chauffage : les équipements qui protègent un bâtiment sont devenus des ordinateurs reliés au réseau. Mal protégés, ils deviennent la porte d’entrée qu’ils étaient censés fermer. Voici, sans jargon, les bases pour qu’ils restent du bon côté.

Héberger ce site à la maison depuis le milieu des années 2000 m’a appris très tôt qu’un équipement branché sur Internet se défend. La cybersécurité est une passion de toujours, comme le reste : voici l’essentiel de ce qu’elle m’a appris sur la sûreté.

Un pare-feu, dessiné comme un mur de briques, sépare Internet du bâtiment : les tentatives d’intrusion venues d’Internet s’arrêtent contre lui, et seul le mainteneur entre, par un tunnel VPN chiffré qui franchit une porte verrouillée. Derrière, la bureautique et la sûreté ont chacune leur réseau, sans passage direct entre les deux. Sur le réseau de sûreté, le commutateur, la caméra dôme, l’automate de GTB, la centrale d’alarme et l’UTL qui commande la porte et son lecteur de badges sont verrouillés un par un, et l’enregistreur qui garde les images est protégé au cœur du dispositif.INTERNETVPNBUREAUTIQUESÛRETÉUTL
La défense en profondeur en un coup d’œil : le pare-feu arrête ce qui vient d’Internet et ne laisse entrer que le tunnel VPN du mainteneur, la sûreté a son propre réseau, séparé de la bureautique, chaque équipement est verrouillé, et les images de l’enregistreur sont protégées au cœur du dispositif.

En deux mots

  • Un équipement de sûreté connecté est un ordinateur : il a des comptes, un logiciel et des failles. Il se protège comme un ordinateur.
  • La plupart des piratages passent par trois portes : un mot de passe d’origine jamais changé, un logiciel jamais mis à jour, un équipement exposé directement sur Internet.
  • La règle d’or est le cloisonnement : caméras, badges et GTB vivent sur leur propre réseau, séparé de la bureautique et d’Internet.
  • Les accès à distance des prestataires sont la porte la plus souvent oubliée : une seule entrée, contrôlée, ouverte à la demande et tracée.
  • La sécurité n’est jamais terminée : inventaire, mises à jour, surveillance et exercices durent autant que l’installation.

Pourquoi la sûreté est devenue une cible

Il y a vingt ans, une caméra envoyait son image sur un câble coaxial et une centrale d’alarme appelait par la ligne téléphonique : bien difficile de les pirater depuis l’autre bout du monde. Aujourd’hui, tout passe par le réseau informatique. Installer une caméra IP, c’est ajouter un ordinateur au réseau, et dans un bâtiment moderne, ces petits ordinateurs se comptent par dizaines ou par centaines, souvent oubliés au plafond. Les informaticiens parlent de convergence entre l’IT (l’informatique de bureau) et l’OT (les systèmes techniques qui pilotent le bâtiment) : les deux mondes partagent désormais les mêmes câbles, et donc les mêmes risques.

Caméra de vidéoprotection tubulaire fixée sur un mur de façade, à côté de son boîtier de raccordement
Une caméra fixée en façade : les modèles récents sont de petits ordinateurs reliés au réseau, avec leur logiciel, leurs comptes et leurs failles possibles, à protéger comme tels. Photo : Ivan Radic, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Trois histoires vraies

2013 · Le chauffagisteTargetDes pirates entrent dans le réseau de cette enseigne américaine avec les identifiants d’un prestataire de climatisation, puis atteignent les caisses : 40 millions de cartes bancaires volées.Leçon : surveiller les accès des prestataires
2016 · Les caméras zombiesMiraiCe logiciel malveillant prend le contrôle de centaines de milliers de caméras et d’enregistreurs restés avec leur mot de passe d’origine, et s’en sert pour paralyser une partie d’Internet.Leçon : changer les mots de passe par défaut
2021 · Le super-administrateurVerkadaDes pirates trouvent en ligne les identifiants d’un compte administrateur de ce fabricant et accèdent aux images d’environ 150 000 caméras : hôpitaux, écoles, prisons, usines.Leçon : limiter les comptes tout-puissants
Trois incidents marquants, trois portes d’entrée différentes : aucune n’exigeait de prouesse technique.

Les trois portes d’entrée

Le mot de passe d’origine

« admin », « 1234 », « 888888 » : les mots de passe livrés d’usine figurent dans des listes publiques, et des programmes les essaient automatiquement, jour et nuit, sur tout ce qui répond. La parade est simple, mais doit être systématique : un mot de passe différent pour chaque équipement, rangé dans un coffre-fort de mots de passe, des comptes nominatifs plutôt qu’un compte « admin » partagé par tous, et la double authentification sur les applications et les portails cloud.

Le logiciel pas à jour

Chaque semaine, des failles sont découvertes et publiées, avec un numéro de référence (CVE). Dès qu’une faille est connue, des pirates la recherchent sur Internet, parfois en quelques jours. Mettre à jour le micrologiciel des caméras, des enregistreurs et des contrôleurs fait donc partie de l’entretien, au même titre que changer les piles d’un détecteur. Et quand un fabricant arrête de suivre un produit (on parle de fin de support), il faut prévoir son remplacement. Quelques exemples récents : Citrix NetScaler et Palo Alto, GLPI.

L’équipement exposé sur Internet

Pour consulter ses caméras depuis son téléphone, la tentation est grande d’ouvrir un port sur la box (la fameuse redirection de port) ou d’activer le service cloud « magique » du fabricant. Des moteurs de recherche spécialisés, comme Shodan, recensent en permanence les équipements ainsi exposés : une caméra ouverte sur Internet est trouvée en quelques heures. Mieux vaut passer par un VPN ou par une passerelle sécurisée, et se méfier des services d’accès par simple numéro de série (lire Caméras Dahua piratées en Ukraine).

La défense en profondeur

Comme pour une alarme intrusion, on protège en couches. Si l’une cède, la suivante tient encore : un pirate qui franchit le pare-feu tombe sur un réseau cloisonné, puis sur un équipement qui ne se laisse pas faire.

Internet et pare-feuRien n’est exposé directement ; seule une entrée sécurisée (VPN, passerelle) est ouverte, et le pare-feu filtre ce qui passe.
Le réseau cloisonnéVidéo, contrôle d’accès, alarme et GTB ont chacun leur réseau ; seuls les échanges utiles sont autorisés.
L’équipement durciMot de passe unique, logiciel à jour, services inutiles coupés, communications chiffrées.
Les donnéesImages, journaux et fichiers de badges, sauvegardés et réservés aux seules personnes habilitées.
La défense en profondeur. Aucune couche n’est parfaite, mais leur empilement décourage la grande majorité des attaques.

Cloisonner le réseau

C’est la mesure la plus efficace, et la plus souvent négligée. Les caméras n’ont aucune raison de dialoguer avec la comptabilité, ni le Wi-Fi des visiteurs avec les lecteurs de badges.

Réseau « à plat »Bureautique, caméras, badges, GTB et Wi-Fi invités sur le même réseauUn poste piégé par un courriel voit toutes les caméras, et une caméra piratée voit tous les postes.
Réseau cloisonnéUn réseau par usage (VLAN), un pare-feu entre eux, seuls les échanges nécessairesLes caméras parlent à l’enregistreur, l’enregistreur aux postes de surveillance, et c’est tout.
Le cloisonnement ne coûte presque rien à la conception, et beaucoup à rattraper après coup.

Les accès à distance : la porte la plus oubliée

Mainteneur de l’alarme, de la GTB, de la vidéo : chacun a besoin d’intervenir à distance, et chacun installe volontiers son propre outil. Résultat, un même site cumule parfois une demi-douzaine d’accès oubliés, toujours ouverts. La bonne pratique tient en quelques mots : une seule passerelle (VPN ou bastion), des comptes nominatifs avec double authentification, des accès ouverts à la demande puis refermés, et une trace de chaque connexion (lire Moxa : quand l’outil d’accès distant devient la porte d’entrée).

Les bons réflexes au quotidien

RéflexePourquoi
Tenir un inventaire : équipements, versions, comptes, emplacementsOn ne protège pas ce que l’on ne connaît pas
Changer tous les mots de passe d’origine, un par équipementC’est la première chose que les robots essaient
Appliquer les mises à jour, remplacer ce qui n’est plus suiviUne faille publiée est exploitée en quelques jours
Couper ce qui ne sert pas : Telnet, FTP, UPnP, services cloud inutilesChaque service ouvert est une porte de plus
Chiffrer : HTTPS avec de vrais certificats, OSDP Secure Channel pour les lecteurs, SNMPv3 pour la supervisionCe qui circule en clair peut être lu ou rejoué
Surveiller : journaux centralisés, alerte si un équipement se tait ou se connecte bizarrementUne attaque repérée tôt coûte beaucoup moins cher
Sauvegarder les configurations et prévoir un mode dégradéPour repartir vite après une panne ou une attaque
Gérer les départs : badge et comptes supprimés le jour mêmeUn ancien salarié ou prestataire garde sinon ses accès

Un principe de conception complète cette liste : la sécurité incendie doit rester autonome. La GTB peut afficher l’état du système de sécurité incendie, jamais commander la mise en sécurité : une attaque informatique ne doit pas pouvoir empêcher un désenfumage (lire Bâtiment intelligent et NIS2).

Ce que disent les règles

  • RGPD : images et historiques de badges sont des données personnelles. Une fuite présentant un risque pour les personnes doit être signalée à la CNIL dans les 72 heures.
  • NIS2 : cette directive européenne de 2022 étend les obligations de cybersécurité à des milliers d’organisations (énergie, santé, transports, collectivités, industrie). En France, sa transposition, le projet de loi « résilience », est encore en discussion au Parlement à l’automne 2026, et l’ANSSI en sera l’autorité. Même un propriétaire non concerné y sera exposé : ses locataires soumis à NIS2 exigeront des garanties sur les systèmes du bâtiment.
  • Cyber Resilience Act : depuis le 11 septembre 2026, les fabricants doivent signaler les failles activement exploitées ; à partir du 11 décembre 2027, les produits connectés vendus dans l’Union devront respecter des exigences de cybersécurité pour obtenir le marquage CE.
  • ANSSI : l’agence publie un guide d’hygiène informatique, un guide dédié au contrôle d’accès et à la vidéoprotection, et certifie certains produits (CSPN).

Ce qu’il faut retenir

  1. Un équipement de sûreté connecté est un ordinateur : il se protège comme tel.
  2. Fermez les trois portes : mots de passe d’origine, logiciels pas à jour, exposition sur Internet.
  3. Cloisonnez : un réseau pour la sûreté, un pare-feu entre les usages, seulement les échanges utiles.
  4. Encadrez les accès à distance : une seule passerelle, des comptes nominatifs, la double authentification, des connexions tracées.
  5. Inscrivez la sécurité dans la durée : inventaire, mises à jour et exercices font partie du contrat de maintenance.

Petit lexique

  • Bastion : serveur par lequel passent obligatoirement les accès d’administration, qui les contrôle et les enregistre.
  • Botnet : réseau d’appareils piratés, souvent des caméras ou des box, commandés à distance pour mener des attaques.
  • Coffre-fort de mots de passe : logiciel qui conserve les mots de passe chiffrés, pour en avoir un différent par équipement sans les retenir.
  • CVE : numéro de référence public d’une faille de sécurité, utilisé pour savoir si un équipement est concerné.
  • Défense en profondeur : protection en plusieurs couches successives, pour qu’une défaillance ne suffise pas à tout ouvrir.
  • Double authentification : connexion qui demande, en plus du mot de passe, une seconde preuve (code reçu, application, clé).
  • Durcissement : réglage d’un équipement pour réduire ses points faibles (mots de passe, services inutiles coupés, chiffrement).
  • Fin de support : date après laquelle un fabricant ne corrige plus les failles d’un produit.
  • IT, OT : l’informatique de gestion (IT) et les systèmes techniques qui pilotent le bâtiment ou l’industrie (OT).
  • Journalisation : enregistrement des connexions et des actions, pour détecter une anomalie et comprendre un incident.
  • Moindre privilège : principe qui consiste à ne donner à chacun que les droits dont il a réellement besoin.
  • NIS2 : directive européenne qui impose des mesures de cybersécurité à de nombreuses organisations jugées importantes ou essentielles.
  • Rançongiciel : logiciel malveillant qui chiffre les données ou bloque les systèmes, puis réclame une rançon.
  • Redirection de port : réglage d’une box ou d’un routeur qui rend un équipement interne joignable depuis Internet, à éviter pour la sûreté.

Pour aller plus loin

Les derniers articles de la rubrique Cybersécurité :

Sources : ANSSI, Guide d’hygiène informatique et Recommandations sur la sécurisation des systèmes de contrôle d’accès physique et de vidéoprotection ; CNIL, Notifier une violation de données personnelles ; Commission européenne, Directive NIS2 et Cyber Resilience Act ; Cepro, Hackers Breach 150,000 Verkada Cameras (mars 2021).

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